Le lycée Clemenceau

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À ceux qui le découvrent pour la première fois, le lycée Clemenceau peut paraître impressionnant. Nos repères habituels sont perturbés : pas de cour, pas de bâtiment central, pas de symétrie, pas de vue d’ensemble. Ici, ce sont des espaces hors normes. Un immense bâtiment courbe longe l’avenue sur 200 mètres. Perché sur une sorte de butte, un vaste portique circulaire avec une sculpture énigmatique symbolise l’entrée. Bienvenus donc dans l’histoire de cette architecture étonnante qui caractérise le lycée Clemenceau.

 

L’idée de la construction de ce lycée moderne émerge dans les années 1950. Avec le baby-boom, le nombre de lycéens s’accroît, l’enseignement secondaire se démocratise et la scolarisation des adolescents se prolonge. Le lycée de garçons de la ville de Reims, situé alors rue de l’Université, est devenu trop étroit malgré des restructurations successives à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. L’étude d’un nouvel agrandissement du vieux lycée est alors confiée à André Dubard de Gaillarbois, architecte en chef pour la reconstruction de la Marne. Mais le coût d’une telle intervention serait presque aussi élevé que la construction d’un bâti neuf. Sans compter que la conception architecturale et pédagogique des écoles a largement évolué depuis le XIXe siècle. Finis les lycées-casernes : les bâtiments scolaires doivent être fonctionnels, pourvus de grandes fenêtres bien orientées afin de faire entrer l’air et la lumière naturelle. Ils doivent encore ouvrir sur des jardins avec arbres et pelouses. Il est donc nécessaire de trouver un vaste terrain, pas trop éloigné du centre-ville.

 

Dans le quartier des Coutures, comme on l’appelle encore à cette époque, la ville de Reims possède une parcelle inoccupée de 4 hectares. Ce terrain vague permettait jusqu’alors à la ville d’accueillir des cirques, parfois mémorables comme celui de Buffalo Bill en 1905. Le quartier, après une période de forte activité industrielle, peine à trouver une nouvelle identité. Voilà donc l’occasion de le redynamiser. La décision de la construction d’un nouveau lycée sur ce terrain est prise en 1955 pour un total de 1500 élèves, le double de l’ancien lycée.

 

André Dubard de Gaillarbois conçoit les plans de 36 lycées différents car il s’agit d’une des premières opérations de ce genre après la seconde guerre mondiale. Il observe certainement avec attention les rares lycées alors en construction à Paris et en région parisienne dont il tire inspiration. Par ailleurs, des directives qui émanent du ministère de l’Education Nationale contraignent les concepteurs d’édifices scolaires à produire des bâtiments en barres ouvrant sur des jardins.

 

L’architecte opte finalement pour « un grand coup de sabre avec les bâtiments de l’externat », selon sa propre expression. Cette belle image exprime avec justesse le dessin original de la courbe, la force et l’ampleur du bâtiment. En quelques années, le quartier des Coutures devient le quartier Clemenceau tant la puissante architecture du nouveau lycée impacte son environnement. La sculpture de Louis Leygue, au centre du portique circulaire, représente « L’homme au centre de l’Univers en expansion », selon le sculpteur ou un bouquet de verticales, selon l’architecte, ou bien encore Kopa, le célèbre footballeur du stade de Reims, pour les lycéens des années 1960. Les lycéens de toutes les générations s’ingénieront à trouver des surnoms à cette sculpture monumentale.

 

Mais ce ne sont pas les seules originalités de la construction. Le chantier débute, selon la tradition, par une cérémonie. René Bride, le maire de Reims de l’époque, au lieu de poser la première pierre, grimpe sur un engin de chantier et donne lui-même le premier coup de scrapeur ! Le plan définitif choisi par l’architecte permet également la mise au point d’une technique de construction innovante. L’heure est à l’industrialisation dans les secteurs du bâtiment. Il faut tenir des impératifs de coûts et de délais. André Dubard de Gaillarbois, en collaboration avec les ingénieurs de l’entreprise de maçonnerie, élabore ici un système de construction alternatif à la mise en place d’éléments préfabriqués. Grâce à ce procédé inédit, l’élévation des immenses bâtiments avance rapidement, entre juillet 1956 et septembre 1958, avec une main d’œuvre réduite, sans que la qualité du bâti et le soin des finitions n’en soient impactés. Chaque détail est étudié. Pour exemple, l’isolation phonique est réalisée dans un matériau naturel (déjà !) : du varech breton. Aux dires des ouvriers, techniciens, ingénieurs et architecte, le chantier se déroule dans de bonnes conditions, malgré la chute d’une grue un jour de grand vent !

L’innovation technique élaborée au lycée Clemenceau de Reims prend part à l’aventure architecturale du XXe siècle, puisque bien d’autres bâtiments seront construits en France selon le même procédé, comme le lycée parisien François Villon. L’inventivité architecturale et la qualité de la réalisation font du Lycée Clemenceau un bâtiment unique et remarquable.

 

Le lycée ouvre ses portes pour la rentrée d’octobre 1958. Le public scolaire est alors uniquement composé de garçons. Il est inauguré par Louis Joxe, Ministre de l’Éducation, le 19 septembre 1960, après la réalisation d’une seconde tranche de travaux concernant le gymnase et le terrain de sport. Commencé sous le mandat de René Bride, terminé sous celui de Pierre Schneiter, le lycée est inauguré en présence du nouveau maire Jean Taittinger et du premier proviseur, M. Raymond Hausslein. Lors de son inauguration, le lycée de garçons n’a pas de nom. Il prendra quelques années plus tard le nom de l’avenue qui le borde. Les jeunes filles investiront les lieux au cours des années 1970.

 

Jusqu’à la fin des années 1980, le lycée est à la charge de l’État, c’est-à-dire qu’il n’est quasiment pas entretenu, ou à minima, et les bâtiments se dégradent durant trente ans. C’est avec les premières lois de décentralisation que les Régions reçoivent, entre autres compétences, la charge de l’entretien des lycées. Dès 1987-1988, les travaux de restauration et d’entretien commencent sous l’impulsion de M. Philippe Tartivelle, proviseur de l’époque. Ils dureront plus d’une décennie.

 

Il faut également adapter les constructions d’origine à l’évolution du public scolaire et du système éducatif. Des salles informatiques voient le jour, les vastes dortoirs de l’internat évoluent en chambres, la cantine devient self, le gymnase est agrandi, un amphithéâtre est créé. Enfin, le Centre de documentation et d’information ainsi que la loge du gardien sont bâtis au début des années 2000 par l’architecte Philippe Bigot qui propose un bâtiment sur pilotis s’avançant au-dessus du jardin devenu un véritable parc avec les années. Aujourd’hui, de nouveaux projets sont à l’étude : d’autres constructions ou restructurations feront évoluer le bâti dans les années prochaines.

 

Depuis bientôt 60 ans, même si l’offre lycéenne rémoise s’est largement diversifiée, les bâtiments construits par André Dubard de Gaillarbois sur le terrain des Coutures restent ceux qui ont historiquement remplacé les vieux et trop étroits bâtis de la rue de l’Université. Conçu et construit dans le contexte des années 1950, ‘Clem’ porte la marque de l’architecture de l’époque avec ses grands corps de bâtiments, son implantation sur un vaste jardin ouvert. Construction sobre et élégante de grande qualité, œuvre architecturale originale bâtie selon une technique innovante, le lycée Clemenceau est le digne descendant du lycée de la rue de l’Université.

Anne Jacquesson, mars 2017

 

Le bâtiment de l’internat durant la construction en 1958

 

Le batiment de l internat durant la construction en 1958

Vue aérienne au début des années 1960

 

Vue aerienne au debut des annees 1960

La façade sur rue au début des années 1960

 

La facade sur rue au debut des annees 1960