Petite histoire du lycée Clemenceau

par Patrick Demouy, historien.

armoiries

Armoiries du Collége des Bons-Enfants

DU COLLEGE DES BONS ENFANTS A CLEM'

collegium

Le lycée de Reims est né officiellement par un décret du 6 mai 1803 et ouvrit ses portes à l'automne 1804, dans le contexte de la réorganisation napoléonienne de la France. Cependant, il est permis de faire remonter bien plus loin ses origines et ce n'est pas sans raison que les armoiries du Collège des Bons-Enfants ornent toujours la salle des Actes. Une pieuse tradition en a fait longtemps une fondation carolingienne et l'on ne manquait pas, en célébrant naguère la Saint-Charlemagne, d'honorer le patron des écoliers comme le créateur du lycée. S'il est vrai que l'enseignement rémois a reçu ses cadres au IXème siècle et a brillé d'un éclat véritablement européen au Xè-XIIè siècle avec des maîtres comme Gerbert, saint-Bruno ou Albéric, il ne faut pas confondre les écoles épiscopales et le collège des Bons-Enfants - considéré à juste titre comme l'ancètre de notre lycée - apparu plus tardivement.

 

Un collège, à l'origine, n'est cependant pas un établissement d'enseignement, mais une sorte de pensionnat fondé par un généreux donateur pour qu'y soient nourris et logés des écoliers pauvres que nous appellerions boursiers. Le collège des Bons-Enfants porte un nom typique du XIIIè siècle ; peut-être a-t-il été fondé dans les années 1210-1220 au moment où un universitaire parisien, Aubry de Humbert, occupait le siège archiépiscopal de Reims et entreprenait la construction de la cathédrale.

porte bazee

La porte Bazée,
reste d'un ancien arc romain du 3e siécle.

La règle que lui donna en 1245 l'archevèque Joël de Mathefelon est dans l'état actuel des recherches la première mention certaine de son existence. Douze pensionnaires de 9 à 16 ans y suivaient un régime quasi-monacal (port d'une cape grise, vie communautaire avec assistance aux offices, obligation de parler latin entre eux, etc...) ; tout à fait comparable à celui des autres collèges de l'époque, ce règlement n'avait rien de draconien pour des jeunes garçons destinés à une carrière ecclésiastique, promotion sociale des pauvres écoliers. Leur maison était installée à proximité de la porte Bazée, au coin des rues de Contrai et de l'Université d'aujourd'hui ; ils allaient suivre les cours de l'école externe des chanoines, située entre la cour du Chapitre et l'actuelle rue Carnot, à côté de l'une des portes donnant accès au cloître Notre-Dame. Ils y retrouvaient les élèves des autres collèges. Au début du XVIè siècle, les bâtiments scolaires du chapitre tombaient en ruine ; ils furent abattus en 1517 et remplacés par des maisons de location ; les jeunes gens furent priés d'aller désormais suivre les cours dans leurs collèges respectifs. C'est à ce moment-là que le collège des Bons-Enfants devint un établissement d'enseignement. En 1544, l'écolâtre Paul Grand-Raoul entreprit les travaux d'aménagement rendus nécessaires par ses nouvelles fonctions : logement pour le principal, quatre régents (professeurs) et huit à dix écoliers - la fondation de "bourses" demeurait modeste - et salles de cours.

college des bons enfants

Le collège des Bons-Enfants rue de L'Université

En 1546, on y transféra officiellement les écoles du Chapitre, organisées sur le modèle parisien avec deux classes élémentaires (6e, 5e), trois classes d'humanités (4e, 3e, 2e) et une classe de rhétorique (1e). Dés 1548, le collège des Bons-Enfants devint la Faculté des arts de la toute nouvelle Université fondée par le cardinal Charles de Loraine.

 

L'Université d'Ancien Régime recouvrait en effet nos actuels enseignements secondaires et supérieurs ; la faculté des arts donnait les connaissances de base dans les sept arts libéraux (grammaire, rhétorique, dialectique, arithmétique, géométrie, musique et astronomie); le baccalauréat ès art permettait de se perfectionner ensuite dans ces disciplines pour en devenir un maître ou de s'inscrire en Faculté de théologie, droit ou médecine.Le "collège des Bons enfants de l'Université de Reims" était placé sous l'autorité d'un grand maître, nommé par l'archevèque, assisté d'un principal, d'un proviseur (ou économe, institué en 1561) et d'un gymnasiarque (hybride de censeur et de surveillant général) contrôlant l'enseignement des professeurs et le travail des élèves.

entree du college

Entrée du Collège

Ceux-ci étaient 345 en 1783, dont 103 pensionnaires. la suppression du collège des jésuites en 1764 avait augmenté les effectifs ; on envisageait des travaux d'agrandissement - dont la première pierre avait été posée par Louis XVI - quand éclata la révolution. Parce qu'elle était écclésiatique, l'Université fut frappée ; unanimement réfractaire au serment de fidélité au nouveau régime, les professeurs furent dispersés en 1792 et le collège des bons enfants fut fermé.

 

Aprés l'échec des solutions de remplacement dont l'intéressante expérience des Ecoles Centrales, le Premier Consul Napoléon Bonaparte rétablit en France des établissements d'enseignement au programme très classique, fort proches des collèges duXVIIé siécle. Pour le département de la Marne, l'unique lycée fut installé à Reims dans les anciens locaux du collège des Bons enfants, agrandis de ceux du séminaire construit à côté par l'archevêque Charles-Maurice Le Tellier dans les années 1680. Dés 1806, le lycée accueillait environ 300 élèves, dont un vingtaine d'externes seulement. Le lycée napoléonien, dont le recrutement dépassait largement la ville, avait pour vocation première d'être un internat, soumettant les élèves - en uniforme bleu à boutons dorés - à une stricte discipline : sorties en corps vers les promenades ou les bains de la rivière Vesle, sorties individuelles avec autorisation spéciales des parents et du proviseur, interdiction "à toute personne du sexe" de pénétrer à l'intérieur de l'établissement sauf "infirmières aux moeurs éprouvées".

 

L'incompétence du premier proviseur, Louis-Sébastien BERTON, ancien principal de l'école royale militaire de Brienne du temps où un certain Napoléon Buonaparte y rêvait de gloire - explique un démarrage difficile : dans une étonnante atmosphère de pillage, les élèves revendaient les planchers et le plomb des toitures. Mis à la retraite dès 1808 - il est mort fou trois ans plus tard - BERTON fut remplacé par l'Abbé LEGROS, ancien principal de l'Université en 1789 ; sa nomination marque clairement le souci de continuité et de restauration des humanités d'antan.

disposition interieure du college

Disposition intérieure du Collége

Au début du Second Empire, le Lycée de Reims n'accueillait toujours que 330 élèves, dans des bâtiments de plus en plus dégradés. En 1866, fut décidée la reconstruction de l'établissement : l'ancien séminaire fut agrandi, avec placage en 1869 d'une façade néorenaissance rue de l'Université, en 1878 les bâtiments du collège du XVIè siècle cédèrent la place à de lourdes bâtisses se prolongeant le long de la rue Vauthier-le-Noir ; on n'en garda que la porte renaissance agrémentée des effigies de Jean-qui-rit et Jean-qui-pleure, bon résumé de la vie des écoliers... Un grand bâtiment rue de Contrai terminé en 1890 permit de porter sa capacité d'accueil à 960 élèves, chiffre jamais atteint. Il est paradoxal de constater en effet qu'au moment où l'on entreprenait de grands travaux les effectifs chutaient puis stagnaient : 650 en 1887, 522 en 1890, 618 en 1902, 597 en 1907.

 

Avant les lois laïcistes, la concurrence des jésuites et des frères des écoles chrétiennes peut être invoquée, ensuite celle des écoles communales gratuites au détriment du petit lycée payant - il y eut longtemps des classes primaires - tandis que les meilleurs élèves visant Polytechnique, Centrale ou Saint-Cyr, préféraient les préparations parisiennes aux mathématiques spéciales rémoises. la vie provinciale ne manquait pourtant pas de charme - le lycée avait acheté en 1886 une propriété à Cormontreuil pour aérer les pensionnaires - et les professeurs, tous agrégés, étaient compétents. Notons en particulier deux historiens brillants devenus ministres, Victor DURUY sous Napoléon III et Georges BIDAULT, président du conseil de la IV république.

jean qui pleure

Jean qui pleure

 

jean qui rit

Jean qui rit

Endommagé mais non détruit pendant la guerre de 1914-1918, le lycée récupéra progressivement une vitalité telle que dans les année 1950 il se retrouva à l'étroit sur le site vénérable qu'occupait depuis le XIIIè siècle le collège des Bons-Enfants. Le développement de l'enseignement secondaire imposait le "redéploiement" sur le vaste terrain des Coutures.

 

En 1958 furent inaugurés les bâtiments du lycée actuel, qui doit à son adresse de porter le nom du "Père de la Victoire". Pour l'historien médiéviste il reste le Collégium Bonorum Puerorum.

 

Patrick DEMOUY, Historien et ancien élève du Lycée Clemenceau

 

 

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